A Fribourg, on remet la Bible à jour

Extrait du Codex de Leningrad / ©Domaine public / Wikimedia Commons
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Extrait du Codex de Leningrad
©Domaine public / Wikimedia Commons

A Fribourg, on remet la Bible à jour

Traduction
En cours d’élaboration, la Biblia Hebraica Quinta établit le texte hébreu de référence de l’Ancien Testament pour les chercheurs et toutes les futures traductions du monde. Innocent Himbaza fait partie des coordinateurs du projet.

C’est une entreprise colossale et minutieuse qui a débuté en 1990: établir une nouvelle édition critique de la Bible hébraïque. Des chercheurs juifs, catholiques et protestants du monde entier consultent les manuscrits antiques de l’Ancien Testament et en traquent les variantes. «L’idée est de déterminer si le texte que nous avons lu jusqu’ici est bien celui que nous devons lire», résume Innocent Himbaza, professeur titulaire d’Ancien Testament et d’hébreu à la Faculté de théologie de Fribourg.

Le chercheur est, avec son collègue le professeur émérite Adrian Schenker, membre du comité éditorial de la Biblia Hebraica Quinta (BHQ). La Faculté catholique romande s’est profilée comme l’un des centres de ce projet qui reconstruit le texte hébreu de l’Ancien Testament pour les biblistes et pour toutes les traductions à venir. Innocent Himbaza a publié en 2021 le volume de la BHQ consacré au Lévitique. Les dernières publications devraient voir le jour en 2035.

Changement de paradigme

Comme son nom l’indique, la BHQ est la cinquième édition critique du texte hébreu de l’Ancien Testament, la dernière mouture remontant à 1977. Comme auparavant, les éditeurs se basent sur le Codex de Léningrad, un manuscrit du XIe siècle. Celui-ci contient l’intégralité du texte hébreu massorétique, c’est-à-dire tel qu’il a été fixé par des savants juifs au début du Moyen Age.

«Il s’agit du document complet le plus ancien», explique Innocent Himbaza. Dans la BHQ, le Codex de Léningrad constitue donc toujours le corps du texte, auquel les éditeurs adjoignent des notes pour signaler les différences dont témoignent les autres manuscrits. Mais la logique à l’oeuvre pour la BHQ a bien changé. «Autrefois, on estimait que le texte massorétique était le vrai texte biblique et que les autres manuscrits se trompaient quand ils disaient autre chose. Aujourd’hui, on sait que l’état du texte est beaucoup plus complexe.» Une mise à jour s’imposait donc, d’autant que la recherche a réalisé d’importants progrès dans l’étude des manuscrits et de la philologie au cours des dernières décennies.

Erreurs ou corrections délibérées?

Le Codex de Léningrad fait en effet presque figure de nouveau venu par rapport aux plus anciens papyrus et parchemins que les chercheurs ont à leur disposition: ceux de Qumrân, découverts en 1947 et datant pour certains du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Les traductions anciennes de la Bible comme la Septante (en grec) transmettent des versions parfois très différentes du texte massorétique.

«Nous n’avons pas de manuscrit autographe, de la main d’un prophète par exemple, souligne Innocent Himbaza. Même les témoins les plus anciens sont des copies.» Le texte biblique est le même dans toutes les versions pour 85% à 95% du corpus, suivant les passages. Pour le reste, il incombe aux scientifiques de déterminer d’où viennent les différences. «Parfois, il est clair qu’il s’agit de simples erreurs de copistes. Parfois, les scribes ont voulu préciser ou corriger certains éléments. Il est important d’en tenir compte et de le signaler au lecteur.» Les notes orientent donc le chercheur ou le traducteur sur la variante qu’il convient de prendre en compte.

Le professeur fribourgeois cite l’exemple de Deutéronome 32, 8. «Un manuscrit de Qumrân y mentionne les ‹fils de Dieu›. Le texte massorétique parle au même endroit de ‹fils d’Israël›. Qumrân consigne sans doute la version la plus ancienne, qu’un scribe a voulu corriger ultérieurement. ‹Fils de Dieu› renvoyait un peu trop à des croyances polythéistes…»

Loin d’être l’affaire de quelques spécialistes pointilleux, ces questions de critique textuelle ont une incidence sur tous les lecteurs des Ecritures. «Cela montre qu’il faut modérer notre langage quand nous parlons de la Bible», estime le théologien. «Le texte n’est pas assimilable à un article de foi. Il est important de comprendre que les humains y sont intervenus à toutes les époques. La faiblesse humaine est partout, y compris dans la transmission des textes sacrés.»

La Biblia Hebraica Quinta

Innocent Himbaza

Pasteur et professeur à Fribourg, Innocent Himbaza est l’éditeur du Lévitique de cette édition scientifique sous l’égide de l’Alliance biblique allemande.