Quand les Emirats agitent l’épouvantail des Frères musulmans

Révélée par un consortium de journalistes européens, la campagne de dénigrement organisée par les Emirats arabes unis à l’endroit du Qatar joue sur la peur de l’islamisme comme outil de propagande. / Keystone
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Révélée par un consortium de journalistes européens, la campagne de dénigrement organisée par les Emirats arabes unis à l’endroit du Qatar joue sur la peur de l’islamisme comme outil de propagande.
Keystone

Quand les Emirats agitent l’épouvantail des Frères musulmans

Révélée par un consortium de journalistes européens, la campagne de dénigrement organisée par les Emirats arabes unis à l’endroit du Qatar joue sur la peur de l’islamisme comme outil de propagande. Explications.

Désormais connue sous le nom d’«Abou Dhabi Secrets», l’entreprise de démolition engagée par les Emirats arabes unis à l’endroit du Qatar laisse un goût amer. Comme l’impression d’avoir été bernés depuis des années. Derrière l’incrédulité ou l’indignation, restent les questions en suspens. A commencer par les objectifs visés par pareille opération de désinformation. Eléments de réponse avec Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques spécialiste du Moyen-Orient et auteur de l’essai intitulé «Les Emirats arabes unis à la conquête du monde» (2021).

Cette campagne de dénigrement organisée par les Emirats arabes unis vous surprend-elle? 

Absolument pas. Les Émirats arabes unis ont développé depuis des années une véritable toile d'influence et de désinformation pour se présenter comme le pays le plus acceptable, le plus tolérant, le plus ouvert et le plus libéral de l'ensemble des pays du Golfe. Et pour ce faire, ils ont évidemment besoin de relais – dans les institutions, dans les médias et auprès des décisionnaires et des stakeholders (parties prenantes d’un groupe d’intérêts, ndlr.) – jusqu’ici assez efficaces.

Quel est l’objectif recherché?

Les Emirats cherchent à se présenter comme le pays le plus proche des valeurs occidentales, qui sont l'ouverture, la tolérance, la liberté, la laïcité. Or, pendant que les projecteurs sont braqués sur le Qatar, les Emirats poursuivent leur agenda politique, consistant à remettre en place des dictateurs partout dans le monde arabe, à faire appel à du mercenariat en enlevant des enfants soudanais pour les envoyer sur les terrains de guerre, ou encore à mener leur guerre au Yémen au nom de la liberté, de la lutte contre le terrorisme. Ainsi on présente les Emirats sous l’image de Dubaï – les loisirs, la société occidentalisée, la plage, le style – et on en oublie en même temps la prostitution institutionnalisée, la drogue, le blanchiment d'argent, etc.

Mais pourquoi s’en prendre en particulier au Qatar?

C'est une histoire ancienne. Déjà il y a des rivalités tribales entre les trois pays (Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Qatar) depuis des décennies. Lorsqu’a été déclarée l'indépendance du Qatar et des Émirats en 1971, l'Arabie saoudite n'a pas supporté de perdre ces territoires et leurs richesses. Ce «coup de poignard» a augmenté encore les rivalités entre les tribus et, petit à petit, constitué des tensions entre d'un côté l'Arabie saoudite et les Émirats (plus proches sur le plan idéologique et politique), et de l’autre côté le Qatar, qui est devenu une grosse puissance et s’est rapproché de l’Iran, au moment où l'Arabie saoudite s'en éloignait. Et ce pour des raisons stratégiques, économiques et politiques, le Qatar partageant l’un des plus grands champs gaziers du monde avec l'Iran.

Et puis il y a eu les printemps arabes en 2010 et 2011…

En effet. Ces événements ont mis à jour deux visions pour le Moyen-Orient totalement antagonistes. Lors des printemps arabes, le Qatar a fait le choix de soutenir les mouvements d'alternance qui mettaient fin aux dictatures historiques. Or ces mouvements structurés et structurants étaient souvent, à l’époque, des mouvements islamistes. Ils ont été soutenus par le Qatar dans une logique d'alternance démocratique. Les Émirats ont, quant à eux, mené une contre-révolution dans la région, en soutenant tous les dictateurs qui étaient encore en place ou en remettant des hommes autoritaires dans ces pays-là, de veine plutôt laïque et se présentant comme rempart à l’islam politique ainsi qu’à la déstabilisation que peuvent provoquer les démocraties en devenir.

Quel rôle joue réellement la religion dans cette opposition?

Quand les Émirats critiquent les liens entre le Qatar et les Frères musulmans, on a plutôt affaire à un outil de propagande. Quand le Qatar fait le choix de l’islam politique en 2011, c’est un choix purement stratégique: il n’y avait à ce moment pas d’autre alternance, aucune autre proposition structurée qui soit véritablement viable et puisse permettre d’éviter le chaos. Les Émirats ont simplifié l'affaire en disant que les Qataris soutiennent les Frères musulmans et donc l'islamisme. Or on est ici dans du métarécit. La religion a une importance assez limitée dans cette opposition. 

Pour vous, le Qatar a vraiment pris ses distances avec ce mouvement?

Je pense qu'il n'a jamais idéologiquement et fondamentalement adhéré aux convictions des Frères musulmans. Aujourd'hui dans le jeu du multilatéralisme, dans sa proximité avec un certain nombre de pays occidentaux, le Qatar est véritablement plus dans une attraction vers le modèle occidental, soit le désir d’évoluer vers une société moins conservatrice. Deux journalistes ont commis en 2019 un livre, Qatar Papers, affirmant que l'objectif du Qatar serait d'islamiser ou de frériser l'Europe. C’est du délire total. D’ailleurs, ils ont reconnu dès leur introduction qu’ils avaient reçu toutes ces informations par une inattendue clé USB qui leur avait été anonymement adressée... Cela montre bien l’intérêt qu’ont certains à tenter d’entretenir ce fameux credo que «Qatar égale Frères musulmans».

Pour quelle raison?

Parce que c'est un argument qui fait particulièrement mouche dans les pays occidentaux. D’ailleurs, je n’ai jamais compris pourquoi on résume islam politique avec frérisme. Vivant en Belgique, je peux vous assurer que le gros des mosquées radicales – dont celle tristement connue de Molenbeek – ont été financées par l'Arabie saoudite. Donc soyons a minima cohérents: si on dit que le danger c'est l'islam politique, je ne vois pas pourquoi ça concernerait que le frérisme, et non le wahhabisme et le salafisme. L’islam majoritairement présent en Belgique vient principalement des Saoudiens, qui ont un pur corpus radical dont se sont d'ailleurs revendiqués Al Qaïda et Daesh… Quant aux Emirats arabes unis, ils restent quoi qu’on en dise un pays ultra-pratiquant et ultra-conservateur.

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Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques spécialiste du Moyen-Orient et auteur notamment de l’essai intitulé «Les Emirats arabes unis à la conquête du monde» (2021).
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