En ligne, se confronter autrement à la diversité

Mariyam, Hamida, Samir et Izzet jouent près de leur mère, Vulalya, dans les collines entourant le village. De la série Khinaliq Village, 2008. / ©Rena Effendi / Exposition Human.Kind. au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Genève.
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Mariyam, Hamida, Samir et Izzet jouent près de leur mère, Vulalya, dans les collines entourant le village. De la série Khinaliq Village, 2008.
©Rena Effendi / Exposition Human.Kind. au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Genève.

En ligne, se confronter autrement à la diversité

Nathalie Pignard-Cheynel
Directrice de programmes de master à l’Académie du journalisme de l’Université de Neuchâtel, Nathalie Pignard-Cheynel conduit des recherches sur les mutations des pratiques journalistiques à l’ère des nouveaux médias. Interview.

Est-ce que les réseaux sociaux changent le rapport des jeunes à l’information?

Je me bats contre l’idée reçue que les jeunes qui s’informent via les réseaux sociaux seraient décérébrés et ne s’intéresseraient qu’à des contenus futiles. Certes les réseaux sociaux, mais aussi les moteurs de recherche ou tous les intermédiaires entre ceux qui produisent de l’info – les médias par exemple – et ceux qui y ont accès, ont transformé notre rapport à l’information. Pour les aspects positifs, ces plateformes donnent accès à une diversité, une pluralité de voix et de sources d’informations telle que l’on n’a jamais eue! Le mauvais côté des choses, c’est que tout le travail de vérification, de hiérarchisation, de mise en contexte, d’explication, bref, tout ce qui fait le travail des journalistes dans les médias classiques, est réalisé par des algorithmes qui sont pensés essentiellement pour faire tourner le business de ces plateformes.

Ces dernières privilégient par ailleurs des logiques de viralité et d’émotion. Elles font en sorte que les internautes cliquent et qu’ils restent longtemps. Parce qu’en restant ils consomment de la publicité. J’aime dire qu’il faut oublier que Google est principalement un moteur de recherche ou qu’Instagram et Facebook sont des réseaux sociaux. Ce sont avant des outils de vente d’espaces publicitaires numériques. Pour autant, ces plateformes ont un rôle à jouer dans l’espace public et le débat démocratique. On les a utilisées comme tels pendant très longtemps en considérant que c’était devenu une sorte d’agora publique, mais en perdant de vue que ce sont avant tout des entreprises privées et que ce sont elles qui fixent les règles du jeu.

Y a-t-il un travail d’éducation à mener?

Je crois beaucoup à l’éducation, et pas seulement à celle des jeunes. Il est pour moi urgent d’éduquer au numérique les personnes qui ne sont pas nées avec ces technologies. Et quand je parle d’éducation au numérique, je ne parle pas tant d’expliquer le fonctionnement technique que d’insister sur les enjeux politiques et sociétaux de ces outils.

Les travaux de recherche menés auprès des jeunes montrent qu’ils ne sont en fait pas aussi naïfs qu’on le croit parfois. Ce sont souvent des publics en réalité plutôt critiques, notamment sur les questions de fake news, peut-être parce qu’ils sont nés avec. Ils ont un regard que je trouve assez lucide. L’un de nos projets a par exemple montré – ce qui allait à l’encontre des hypothèses – que les jeunes étaient en fait assez capables de discerner le vrai du faux, ce qui ne les empêchait pas pour autant de faire circuler des fake news, parfois par jeu. Il ne faut pas sous-estimer la place du second degré et de la satire dans les codes de la culture pop et numérique, ce qui peut mener à une certaine mécompréhension.

Mais ces jeux ne sont-ils pas le signe que l’on oublie qu’il y a des humains derrière l’écran?

On a parfois l’impression que ces plateformes nous détachent de l’autre dans la vie de tous les jours; on parle aussi beaucoup des violences qui en découleraient. Il ne faut pourtant pas oublier que ces outils restent des formes de sociabilité! On a, sur ces plateformes, des échanges avec beaucoup plus de monde, avec moins de frontières. On entend parfois que les réseaux sociaux conduisent à n’échanger qu’avec des gens qui ont les mêmes opinions; mais en réalité, dans notre vie quotidienne, on tend également à échanger toujours avec les mêmes amis, de la même classe sociale que nous.

Pendant la pandémie, nous avons mené une enquête et nous nous sommes aperçus que les espaces de commentaires au bas des articles en ligne avaient beaucoup été utilisés pour se confronter à des opinions divergentes. Le numérique permet, par certains aspects, de générer une très grande discussion de machine à café.

En même temps, on entend de plus en plus de personnes qui veulent se détacher de l’info.

Avec la crise climatique et les multiples guerres, de nombreuses personnes se plaignent d’infobésité mais aussi de news fatigue, c’est-à-dire une forme de lassitude vis-à-vis de l’information. Mais je crois que nos rapports avec les médias – numériques en particulier – sont marqués par un certain paradoxe : à la fois on ne supporte pas de louper la moindre info et l’on active de nombreuses notifications et en même temps on voudrait pouvoir débrancher le robinet et l’on se dit saturés. A la fois l’on veut être confrontés à des opinions diverses, mais en même temps on a besoin d’être confortés dans nos propres filtres. En fait, nos rapports à l’information se déclinent sur toute une palette, certainement bien plus étendue et variée que l’on ne l’avait identifié jusqu’à présent.