«Le modèle évangélique apparaît comme un repoussoir et comme un modèle»

Le sociologue Philippe Gonzalez sur le plateau de l'émission Faut pas croire © Réformés.ch
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Le sociologue Philippe Gonzalez sur le plateau de l'émission Faut pas croire © Réformés.ch
Le sociologue Philippe Gonzalez sur le plateau de l'émission Faut pas croire © Réformés.ch

«Le modèle évangélique apparaît comme un repoussoir et comme un modèle»

Qui sont les héritiers légitimes de la Réforme? Derrière cette question se joue la place des chrétiens évangéliques au sein et à l’extérieur des Eglises réformées. Le sociologue Philippe Gonzalez, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et spécialiste du fait religieux dans l’espace public dresse un portrait nuancé des rapports entre réformés et évangéliques au sein du protestantisme.

Les évangéliques actuels puisent-ils leurs racines dans la Réforme du XVIe siècle, comme les réformés et les luthériens, ou sont-ils issus des réveils du XIXe siècle, lorsque certains d’entre eux se séparèrent des Eglises d’Etat pour fonder leurs propres Eglises? 

Il est clair que derrière la façon de raconter l’histoire de la Réforme et du protestantisme se joue un combat de légitimité entre les réformés et les évangéliques. Ces derniers ont souffert d’être considérés comme des mouvements sectaires en marge des Eglises historiques. En réalité, les évangéliques actuels héritent de quatre principaux courants, deux desquels remontent au temps de la Réforme. Tout d’abord, leur théologie est marquée par Calvin, dont ils ne retiennent pas le multitudinisme. Sur ce dernier plan, ils sont les héritiers directs des anabaptistes qui affirmèrent la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Les évangéliques sont ensuite marqués par les piétismes des XVIIe et XVIIIe siècles: à l’intérieur des Eglises nationales, des groupuscules de croyants fervents trouvaient la théologie traditionnelle desséchante pour la foi. Enfin, au tournant du XIXe et du XXe siècle, le mouvement fondamentaliste, surtout américain, a réagi à la sécularisation de la société. Son christianisme conservateur modèle l’identité des évangéliques.

Observe-t-on une tendance actuelle des évangéliques à prendre plus de pouvoir dans les Eglises réformées cantonales? 

Un double phénomène renforce la présence des évangéliques dans les Eglises officielles. Premièrement, des enquêtes ont prouvé qu’ils parviennent mieux que les réformés à garder leurs enfants dans la foi. Les réformés qui ont intégré les paramètres libéraux de la société vont être beaucoup plus souples dans l’éducation religieuse de leurs enfants. Le pôle libéral aura donc tendance à perdre la participation des générations suivantes à la vie des paroisses, alors que le pôle conservateur aura tendance à la conserver. Ceux qui restent sont parfois en contact avec les milieux évangéliques en dehors des Eglises officielles.

Leur présence expliquerait les tiraillements actuels au sein des Eglises réformées? 

Le modèle évangélique apparaît à la fois comme un repoussoir et comme un modèle porteur du point de vue ecclésial. La sécularisation et le pluralisme ambiants interrogent les réformés sur leur manière de vivre en Eglise. Certains se demandent s’il leur faut adopter un modèle confessant plus proche des évangéliques. D’un autre côté, nous assistons à un durcissement des fronts entre les évangéliques et les réformés, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Aujourd’hui, il vaut la peine de dépasser les clivages et de réenvisager des formes de fécondation mutuelles, afin de produire des positions tierces.