L’Égypte réduit 20'000 mosquées au silence

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L’Égypte réduit 20'000 mosquées au silence

30 mai 2018
Par mesure de précaution pendant le mois de ramadan, le gouvernement égyptien a interdit les prédications dans certaines mosquées. Une décision qui fait réagir les fidèles. Par Jacob Wirtschafter et Amr El Tohamy, Le Caire, RNS/Protestinter

Le gouvernement égyptien a interdit de prêcher dans 20’000 mosquées par mesure de précaution afin de prévenir la violence extrémiste pendant le mois du ramadan. Certains musulmans égyptiens estiment que l'interdiction restreint injustement la vie religieuse dans leurs quartiers, mais les autorités considèrent qu'il s'agit d'une mesure importante qui renforce la sécurité publique. Les sanctions se sont durcies pour les mosquées qui utilisent leurs haut-parleurs en dehors de l'appel traditionnel à la prière et des dizaines d'imams ont été licenciés pour s'être écartés de sujets approuvés par l'État.

Cette décision fait partie des mesures de répression contre les zaouïas, des structures spirituelles et sociales musulmanes, qui ont vu le jour il y a environ six ans alors que le gouvernement était encore aux mains des Frères musulmans. La plupart de ces centres reçoivent toujours des subventions de l'État, mais sont étroitement surveillés alors que la violence s’accroît au Moyen-Orient.

«Il y a maintenant plus de 110’000 mosquées en Égypte», relève Jaber Taya, le porte-parole du ministère des Affaires religieuses: «Notre ministère a pris des mesures pour surveiller les violations des directives par rapport aux sermons, en particulier quand il s'agit de la promotion inacceptable de groupes extrémistes». Le ramadan se termine le 14 juin. Impossible de savoir si les nouvelles restrictions seront levées après cette date.

Une campagne contre le terrorisme

Cette répression résulte de la campagne du président Abdel-Fattah al-Sissi contre le terrorisme. Les autorités ciblent les zaouïas pour prévenir l'incitation à l'extrémisme qui s'est produite dans plusieurs villes lors des longues prières après le crépuscule et des récitations du Coran pendant le ramadan.

Lorsque l'ex-président Mohamed Morsi était au pouvoir de juin 2012 à juillet 2013, des centaines de zaouïas ont été ouvertes violant la règle qui exige une certaine distance entre deux mosquées, selon Ghani Hindi, membre du Conseil suprême des affaires islamiques, le principal organe de l'État supervisant les pratiques musulmanes.

Les Frères musulmans voulaient imposer la charia, ou loi islamique, comme base du système juridique égyptien. Le programme du groupe a suscité des affrontements au sein même des musulmans ainsi qu’entre chrétiens et musulmans. En 2013, l'armée a renversé Mohamed Morsi, ouvrant la voie à Abdel-Fattah al-Sissi. Mais les zaouïas sont restées en place. «Ces mosquées ont été utilisées pour l'organisation politique. Des prédicateurs non qualifiés y donnent des instructions religieuses via des discours par haut-parleurs, diffusés tard dans la nuit pendant le ramadan», analyse Ghani Hindi.

Une directive perçue comme injuste

Les personnes qui se rendent dans les zaouïas trouvent la directive injuste. «Je suis très attristé»,  soupire Abdul Aziz al-Ghafar, un enseignant de 43 ans qui fréquente la mosquée Rahman à Héliopolis, une banlieue nord du Caire. «Le ministère a pris une décision généralisée qui n'avait rien à voir avec ce qui se passait dans ma mosquée. Notre responsable rend un grand service au quartier, il nous offre un endroit pour prier et étudier le Coran. C’est vrai que certaines mosquées se sont tournées vers les Frères musulmans, mais chaque imam mérite une évaluation individuelle et un feedback personnel».

Alors que le ramadan est un temps de jeûne, de spiritualité et de prière, le Moyen-Orient voit aussi régulièrement une augmentation du terrorisme pendant les vacances. En Égypte, les victimes sont souvent des chrétiens. En mai dernier, des djihadistes ont attaqué trois bus remplis de chrétiens coptes, tuant 28 pèlerins qui se rendaient au monastère Saint-Samuel-le-Confesseur, dans le sud de l'Égypte.

Les prédicateurs islamiques qui se distancient des messages autorisés par l'État sont souvent accusés de répandre l'intolérance en Égypte, pendant le mois sacré. «Il est interdit aux musulmans de féliciter les non-musulmans à l’occasion de leurs fêtes religieuses parce qu'ils expriment leur soutien à des pratiques que l'islam considère comme des actes d’impiété», a récemment déclaré le prédicateur télévisé Sheikh Abdullah Roshdi.

Des imams licenciés

Les autorités ont procédé au licenciement de nombreux prédicateurs prêchant dans les zaouïas. Elles les accusent d'avoir violé les directives imposées par l'administration d’al-Sissi. Le gouvernement a imposé l’évaluation des imams à travers tout le pays afin de «mesurer leurs compétences en tant qu'orateurs publics et éducateurs religieux». Cette même directive stipule que «tout imam qui n'est pas qualifié pour prononcer un discours public ne pourra prendre la parole en chaire».

Les défenseurs du gouvernement insistent sur le fait que l'interdiction des sermons dans les zaouïas est une étape nécessaire pour lutter contre la division. «Le président al-Sissi appelle à un renouveau du discours religieux pour montrer la tolérance de l'islam envers les autres religions», a souligné Usama al-Abd, ancien président de l'université Al-Azhar, principal institut de l'islam sunnite. Une décision qui suscite beaucoup de mécontentement.

«J'ai été suspendu de mes fonctions après avoir dit dans un sermon que je pensais que Mohamed Morsi était un président qui ne cherchait qu'à réformer l'Égypte», se désole Abu Khalid, un imam de 37 ans dans le delta du Nil. «Un fonctionnaire du ministère des dotations m'a dénoncé aux supérieurs. Je n'ai pas été autorisé à prêcher depuis mars».

Une surveillance vidéo

Les responsables du ministère des Affaires religieuses ont affirmé qu'en plus des inspections aléatoires, ils avaient également mis en place une ligne téléphonique pour les plaintes concernant les «discours immodérés des citoyens». Des caméras vidéo ont également été installées dans des milliers de mosquées.

En 2015, des caméras ont été installées pour la première fois dans les célèbres mosquées Al-Noor et Al-Sayeda Zeinab au Caire. Le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Mokhtar Gomaa, a relevé que son personnel surveillerait les sermons afin de s'assurer qu'aucun message extrémiste ne serait prononcé. Le ministère n'a pas communiqué le nombre total d'imams licenciés ou sanctionnés.

D'autres pays ont pris des mesures similaires par le passé. L'Arabie saoudite et le Koweït ont installé des caméras dans des mosquées en 2015 après trois attentats à la bombe pour lesquels le groupe État islamique avait revendiqué la responsabilité. En octobre dernier, les responsables saoudiens ont affirmé avoir renvoyé des milliers d'imams pour empêcher la propagation de l'extrémisme.

Les partisans d'al-Sissi soulignent l’importance de ces mesures, car il est impossible pour le gouvernement de surveiller chaque mosquée en Égypte. «Il n'y a tout simplement pas assez de ressources pour contrôler toutes les zaouïas», déclare Abdul Aziz Mohammed Diab, un inspecteur du ministère de la Santé à Sharkia, dans le delta du Nil. «D'autres institutions publiques, y compris les hôpitaux et les écoles, ont beaucoup plus besoin de fonds que ces mosquées à moitié vides».

Séparer le religieux de l’État

Islam Barakat, un chercheur à l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne et opposant au programme islamiste de Mohamed Morsi, a affirmé que l'administration d’al-Sissi était en train d’aller au-delà de l'interdiction de sermon. «Nous devons avancer vers la libération du domaine religieux de l'autorité de l'État», estime-t-il. «Maintenant, les agences de sécurité déterminent qui est nommé et qui est exclu, et certains imams en dénoncent d’autres pour faire avancer leur propre position».

Les fidèles qui fréquentent les zaouïas locales croient que le gouvernement utilise les plus grandes mosquées pour promulguer ses idées politiques au travers de prédicateurs financés par l'État. «Le gouvernement actuel utilise les mêmes moyens de contrôle et de monopole que les Frères musulmans»,avance Yasser Abdul Aziz, un ingénieur en construction de 54 ans qui fréquente une zaouïa à Al-Mataryia, à environ quinze kilomètres à l'est du Caire. «Les gens simples comme moi n'ont aucun intérêt dans les partis politiques, car ils ne font que promouvoir leurs propres affaires privées. Nous venons à la mosquée pour apprendre et prier».